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 Histoires Godardiennes.

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Anorya
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MessageSujet: Histoires Godardiennes.   Ven 22 Avr - 17:49

J'ouvre un topic Jean-Luc Godard. On va se marrer. Very Happy :mrgreen:


Mais pourquoi aborder un tel sujet aussi chiant ô Anorya ?
Bonne question.
Bon à la base je suis un peu un anti-Godardprimaire. A part A bout de souffle et 2,3 autres, le reste trouvait difficilement grâce a mes yeux.
Mais voilà t-il pas que j'ai un prof qui fait un cours sur Godard et écrit sur le monsieur. Donc je me dis, "chier, si je veux pas me planter, je vais devoir voir un minimum de Godard". :mrgreen:
C'est vrai que parfois on ferait n'importe quoi pour avoir une bonne note. :nooo:
Et puis donc du coup je lis le livre qu'a écrit mon prof et... ça se lit super bien, comme un roman (d'ailleurs c'est une biographie de Godard écrite comme un roman quasiment !). Du coup, j'ai moins de problème pour voir et même, oh ben ça alors, apprécier quelques films.

Bref je recopierais toutes mes expériences ici. On va se marrer vous verrez. Ou pas. Cool :mrgreen:
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Anorya
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MessageSujet: Re: Histoires Godardiennes.   Sam 23 Avr - 10:01

et hop on commence. :mrgreen:

----------


Je vous salue, Marie (Godard - 1985).




L'histoire de la vierge Marie, élevée ensuite au rang de sainte après avoir mis au monde l'enfant Jesus, ici revisitée à la sauce Godardienne.


Avant d'aborder ce film, il me semble judicieux d'évoquer le court-métrage d'Anne-Marie Miéville, "le livre de Marie", placé alors juste avant le film (sur la VHS), ou en bonus de l'édition récente trouvable dans l'énorme coffret Godard (car le film de Godard, on s'en doute, son lot de problème avec les autorités catholiques essentiellement et pendant longtemps, il fut difficilement visionnable, chose qui commence à se réparer lentement). Court intéressant et touchant avec Aurore Clément et le regretté Bruno Cremer ou les deux forment un couple en instance de divorce, se disputant la garde de la petite Marie. Au délà du pur bonus, ce petit film (qu'on aurait pu étaler sur tout un long tant il rivalise de justesse avec des grands drames et enterre d'un coup toute une production française parfois très sclérosée) se révèle un brillant instantané du couple Godard-Miéville d'alors, un peu pris dans la tourmente. Le premier s'étant entiché de Myriem Roussel, jeune inconnue avec qui il se rêve déjà d'être à nouveau le pygmalion, comme à l'époque d'Anna Karina, la seconde ne supportant pas cette femme qui accapare alors son compagnon suisse. Entre les deux Myriem Roussel donc, comme une enfant à garder, ou jeter, qui décidera un an après le film de rompre le contact avec le cinéaste Suisse, se trouvant un mari, ayant un enfant, choisissant une production un peu plus classique.




Cremer sur le court, arbore des lunettes noire dont il n'est dès lors pas difficile de deviner l'origine, Aurore Clément à la blondeur de la compagne Godardienne, quand à la petite Marie, elle regarde même Le Mépris à la télévision. Difficile de ne pas pouvoir faire plus explicite. Pourtant, au creux du drame qui se joue, de la fêlure qui marque une jeune fille, une douceur cruelle bouleversante car échappant à tout jugement, tout cliché. La petite Marie, à l'instar du Di Caprio d'Arrête-moi si tu peux, choisit alors comme rébellion de prendre la tangeante, ici non pas en se créant un destin (devenir pilote de ligne, médecin, avocat...) mais en accaparant l'attention, de parler en poèmes et citations, créature typiquement Godardienne tentant alors d'échapper au destin qu'on lui a programmé en se fermant dans sa propre bulle.


Quel que soit l'issue, tout le court appelle à une impossible réconciliation aussi bien provenant de la fillette que de ses parents où Anne-Marie Miéville fait dire au personnage de la mère : "Dans Marie, il y a aimer". L'amour du prochain, l'amour d'une relation avec l'autre, ce qui n'est pas toujours facile. Au même moment, la relation Godard-Roussel implose en plein vol à travers ce film taillé au forceps dont l'unique but ne semble que de démystifier la vierge en lui donnant une existence contemporaine, tout en essayant secrètement de dévoiler un corps qui l'obsède (plus Roussel que la vierge cette fois-ci). Dans Prénom Carmen, la jeune fille était reléguée à un plan secondaire, le cinéaste ayant pourtant tenu à ce qu'elle soit dans le film, la forçant même à prendre des cours de violon à son grand dam. Pour ce qui était du corps, il s'était rabattu alors sur la beauté sulfureuse de la hollandaise Maruschka Detmers, attendant patiemment de pouvoir faire passer sa seconde actrice à la casserole dans un second film. Mais ici il n'y a plus Detmers, Juliette Binoche joue un second rôle épisodique à peine traité (Marie-Madeleine dans le film. Il faut le savoir, ce n'est jamais clairement énoncé !), ne servant qu'a mettre en valeur le personnage de Marie, jeune basketteuse qui, un beau jour, se retrouve enceinte comme ça et c'est tout.




Tout de suite on remarque que Godard se contrefout de toute théologisation concrète, évacuant chronologie et détails bibliques (Une certaine Eva mange une pomme et couche avec un philosophe après. Une manière un brin misogyne de dire que le savoir ne passe pas forcément par les bons orifices mon cher Jean-Luc ? Ou tiens, Marie-Madeleine-Binoche qui tente d'approcher Joseph pour coucher avec, juste comme ça pour le plaisir alors que la dite-pécheresse pour reprendre la bible (parce que moi j'y voyais plus une femme en avance sur son temps et son plaisir face à un dogme moral et une religion finissant de se créer) a plus vécu du temps de Jesus), se foutant même de son film, multipliant des plans parfois fumeux (le philosophe qui explique plus ou moins que la vie n'a pas été crée sur Terre, mais vient d'ailleurs, de loin, trèèès loin. Jean-Luc je ne sais pas ce que tu mets dans tes cigares pour le coup mais je veux bien tenter :mrgreen: ) ou à l'esthétique inutile. Ainsi, dans Prénom Carmen, on avait à quelques reprises des plans sur les vagues et les marées avec parfois des plans nocturnes de métro, ici on a quasiment un plan sur trois qui se propose de montrer le soleil ou la lune. Jour, nuit, jour, nuit, jour, nuit, jour... A un moment, le spectateur basique peut effectivement craquer. Mad


D'autant plus que l'on sent que Godard se marre à ces dépens, de lui, voire du cinéphile, n'hésitant pas à remettre dans la bouche du pauvre Joseph cette réplique issue du Pickpocket de Bresson (*) : "Ô Marie, quel drôle de chemin j'ai dû faire pour arriver jusqu'à toi". A la base, le jeune pickpocket, à travers ses barreaux s'adressait à la jeune Jeanne (la sublime Marika Green) et constatait que seul l'amour pur qu'elle pouvait lui apporter l'aiderait à tenir le coup. Ici à cette réplique, la Marie de Godard énonce juste, vaguement énervé un "Qu'est-ce qu'il y a encore ?" en guise de réponse. Autres temps, autre cinéaste, autre genre de femme.


Ici, comme poussé à l'extrême, ce qui intéresse Godard, c'est le corps de Myriem Roussel, qui en arrive à fasciner finalement. Le spectateur n'a plus sa place, pas même la foi ou ce qui s'en rapproche fortement chez d'autres cinéastes. La foi ici, elle est charnelle, et tournée dans ce corps de femme que Godard filme avec une étrange complaisance qui pourrait presque tourner au malaise (mais c'est justement dans son extrême de représentation du corps féminin que j'ai trouvé le film intéressant là où je sais qu'il pourrait énerver ou profondément ennuyer d'autres personnes). Comme souvent chez Godard, on filme le corps féminin en "blasons" mais la poésie est reléguée à une dimension du passé, ici au profit d'un autre mystère qui en devient presque abstrait : la courbe (ce ventre et ce début de pubis dont l'affiche reprend une scène), la torsion (des spasmes dans la nuit, voir photo), voire la béance (le pubis de l'actrice, encore plus frontalement que celui de Detmers dans le précédent film, la bouche ouverte finale pleine de rouge à lèvre, comme un clin d'oeil au film pornographique Deep Throat).


C'est finalement ça qui fait in-extremis que je garde un bon moment de ce film pourtant mineur et vaguement ennuyeux. Je ne sais pas par contre si je le reverrais de sitôt... gne

3,5/6.






(*) Un autre clin d'oeil goguenard est adressé à Bresson avec, peu après la naissance de Jesus, cet âne noir qu'on caresse, réminiscence de la douce créature d'Au hasard Balthazar qui ici, prend un contexte peu biblique encore ! Quel rigolo ce Jean-Luc. :mrgreen: Neutral
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MessageSujet: Re: Histoires Godardiennes.   Ven 6 Mai - 16:40


Le petit soldat (1962).

"Pour moi le temps de l'action a passé, j'ai vieilli. Le temps de la réflexion commence."




1958. La France doit faire face à la guerre d’Algérie. Bruno Forestier, déserteur, travaille en Suisse pour le compte d’un groupuscule d’extrême droite. Ses amis le soupçonnent de pratiquer le double jeu et le mettent à l’épreuve en lui ordonnant d’assassiner un journaliste de Radio Suisse…



Bon, autant commencer par un Godard facile me suis-je dit. Le petit Soldat, sorti en 1960 est en fait le second film de Jean-Luc Godard, après le culte A bout de souffle, pourtant, parlant plus ou moins ouvertement de la guerre d'Algérie, le film sera censuré et ne pourra sortir qu'en 1963, après la signature des accords d'Evian qui mettent fin à la guerre. Il est étonnant de voir alors le cinéaste basculer dans le film dit politique dès son second long-métrage si il n'avait pas accordé une oreille attentive à toutes les récriminations faites à La Nouvelle Vague.



"Dans Le Petit Soldat, j'ai voulu rejoindre le réalisme que j'avais manqué dans A bout de souffle, le concret. Le film part d'une vieille idée : je voulais parler du lavage de cerveau... Les évènements d'Algérie ont fait que j'ai remplacé le lavage de cerveau par la torture qui était devenue la grande question... Le film doit témoigner sur l'époque. On y parle de politique mais il n'est pas orienté dans le sens d'une politique. Ma façon de m'engager a été de dire : on reproche à la "Nouvelle Vague" de ne montrer que des gens dans des lits, je vais en montrer qui font de la politique et qui n'ont pas le temps de se coucher. Or la politique, c'était l'Algérie. Mais je devais montrer cela sous l'angle où je le connaissais et de la façon dont je le ressentais. Si Kyrou (Ado Kyrou, critique de la revue Positif) ou ceux de l'Observateur voudraient qu'on en parle autrement, très bien, mais ils n'avaient qu'à se rendre avec une caméra chez le FLN, à Tripoli ou ailleurs. Si Dupont voulait un autre point de vue, il n'avait qu'à filmer Alger du point de vue des paras..." (Jean-Luc Godard, n°138 des Cahiers du Cinéma, décembre 1962).



Pour son film, le cinéaste plante donc le terrain de la guerre, non pas en Algérie, mais en Suisse, plus précisément à Genève. Parce que, comme le narrateur (qui est aussi le personnage principal) le dit en voix-off, la Suisse, de part sa neutralité, offre un terreau pour quasiment tous les agents secrets de tous les pays. Notamment les agents algériens et français. Bruno (Michel Subor) dès le début, semble partager une même lassitude étrange de la vie, sans doute plus que la gouaille d'un Michel Poiccard ne le laissait apparaître. Accentué par une musique presque contemporaine de Maurice Leroux, grave et belle, le jeune agent secret fait part dès le début de son dégoût de tuer, de continuer à jouer le jeu. Il faut dire que le film transporte volontairement une sorte d'étrange malaise, amplement transposé dans son personnage comme son histoire. Comme l'indique Antoine de Baecque dans son livre consacré au cinéaste, "Le petit soldat est un film sur la politique mais pas un film militant : il refuse de prendre parti." (1). Le film montre bien, d'autant plus frontalement, que la torture existe aussi bien dans un camp que dans l'autre, que chacun des partis se réfugie dans ses propres citations, ses propres idées, que des personnes de gauches peuvent très bien avoir des goûts et pensées de droite et vice-versa.



Entre ambiance paranoïaque et pure provocation.


Ce malaise est donc lié à une sorte de confusion totale, aussi bien idéologique que sentimentale (dès le début du film, Bruno parie qu'il ne tombera pas amoureux de la fille et précise, face à son ami, qu'il ne couche avec une fille que si il en tombe amoureux, sinon ça ne vaut pas le coup) et le film est bien un film de "la nouvelle vague" de part son positionnement vis à vis de la romance comme de la politique. Dans un autre ouvrage (2), De Baecque revient sur l'aspect politique au sein de La nouvelle vague, notamment à propos de ce film : "Ce qui caractérise l'esprit de la Nouvelle Vague n'est pas l'absence du contexte politique --au contraire, il était certainement beaucoup plus présent que dans le cinéma français des deux décennies précédentes--, mais le refus des simplifications qui font l'efficacité de l'engagement (3). L'idée que le monde était plus complexe que ne le disaient les hommes politiques et les militants est une idée-force d'un mouvement qui, politiquement, avait toujours voulu brouiller les pistes. Comme si la Nouvelle Vague, qui n'aimait guère son temps, avait préféré le "romantiser", le transformer en légende de noir et blanc grâce au style souverain d'une forme cinématographique toute-puissante".



Pourtant, à force de jouer la confusion sur tous les tableaux, de livrer des citations à travers le film, c'est le spectateur qu'on finit par perdre. Les personnages ne sont pas forcément clairs et si ce n'est eux, c'est le héros qui nous perd en route et l'ennui qui finit par pointer le bout de son nez. Pourtant, le film a deux qualités principales qu'il serait dommage de rater (du moins si vous aimez un tant soit peu le cinéaste). D'abord, et c'est ce qui le fera interdire, les scènes de torture, filmées sans complaisance, dans toute leur horreur. Pas de sang non plus, une torture presque anodine mais d'autant plus dérangeante que le personnage ne saigne pas et que dans la pièce d'à côté, une jeune fille enregistre avec calme sur une machine à écrire, les déclarations du suspect qu'on lui donne, sans s'en émouvoir une seconde. Glaçant. La torture elle-même fait mal : allumettes sur le héros menotté, électricité par les pieds, tentative d'asphyxsie ou de noyade dans une baignoire. Très souvent la caméra s'écarte pour filmer les immeubles annexe en de longs travellings silencieux. Pudeur ? Regard du héros qui souffre en silence ? Passages poétiques afin d'effectuer la violence de ce qui se déroule hors-champ ?



"Au début de la seconde semaine de mai 1960, intervient un autre souci : on tourne les séquences de torture, et Godard se montre extrêmement exigeant et sévère, tant avec Michel Subor qu'avec Laszlo Szabo. Le cinéaste demande par exemple à son acteur principal de subir réellement la "gégène" devant la caméra pour enregistrer l'effet d'une décharge électrique sur un corps. (...) Pour les scènes de noyade, l'équipe fait un essai : Subor tient entre 1 minute 30 et 1 minute 45 la tête sous l'eau, dans le lavabo ou la baignoire, et témoigne : "Pour la vraie prise, ils m'ont mis la tête sous l'eau pendant deux minutes, en me tenant. Si bien que je me débats vraiment et que je finis complètement groggy. ça c'est Jean-Luc..." (...)" (4).




Ensuite, la présence pour la première fois chez le cinéaste d'Anna Karina, belle, jeune, resplendissante, fraîchement venue de son Danemark natal (son vrai prénom est Hanne-Karine Blarke Bayer !) et installée en France depuis le printemps 1958. Godard la remarquera dans les publicités Monsavon et Palmolive à l'été 1959 et tentera de la contacter une première fois pour une audition pour A bout de souffle. La première rencontre sera catastrophique puisqu'arrivée chez George de Beauregard et voyant l'étrange homme en lunettes noire qui lui dit d'un ton énervé, qu'il faudra "qu'elle se déshabille", la jeune fille, véxée, réplique en tournant les talons, qu' "elle ne se déshabille pas !" Première tentative de contact : EPIC FAIL. :mrgreen:

La seconde rencontre, pour le second film du Suisse, manquera de mal tourner aussi, suite à un étrange article qu'Anna Karina lit sur le nouveau film de la star. Ce dernier devra alors déployer beaucoup de tact pour calmer la jeune fille, lui envoyant même un télégramme et un énorme bouquet de roses. La romance interviendra lentement pendant le tournage alors que Karina est venue avec son petit ami du moment, un jeune photographe français, s'installer à Genève, afin de pouvoir travailler sur le film sans avoir à faire de continuels aller-retours. Suite à plusieurs disputes de jalousie (Godard avait fait passer un mot d'amour dans un resto un soir), la belle fait ses valises et, excédée, choisit d'aller retrouver Godard à la terrasse d'un café, puis aller avec lui à son hotel... La suite de l'Histoire, ce sera une collaboration de près de 7 films et un moyen-métrage entre le cinéaste et sa muse des 60's.

Le film est dès sa sortie, soumis à la censure qui l'interdit pour les motifs suivants :


"A un moment où toute la jeunesse française est appelée à combattre en Algérie, il paraît difficilement possible d'admettre que le comportement contraire soit exposé, illustré et finalement justifié. Le fait que ce personnage se soit paradoxalement engagé dans une action antiterroriste ne change rien au fond du problème.

Enfin, les paroles prêtées à un protagoniste du film et par lesquelles l'action de la Franceen Algérie est présentée comme dépourvue de tout idéal alors que la cause de la rébellion est défendue et exaltée constituent à elles seules, dans les circonstances actuelles, un motif d'interdiction."
(5)



Bref, malgré toute la confusion distillée de bout en bout par le cinéaste jusqu'à perdre son spectateur, les autorités n'étaient pas dupes. Bien essayé Jean-Luc mais c'est raté. Reste au final un film bancal mais néanmoins intéressant à la fois sur une page peu glorieuse de la France, comme celle, plus reluisante (du moins à ce moment), de la relation entre une muse et son pygmalion.

3/6.




==========





(1) Godard, une biographie d' Antoine de Baecque, éditions Grasset, 2010.

(2) L'Histoire-caméra d'Antoine de Baecque, éditions Gallimard, collection Bibliothèque illustrée des Histoires, 2009. A noter que les images proviennent de mes scans du livre.

(3) C'est sans doute pour cela que Truffaut, à de rares exceptions près, ne s'est jamais prononcé pour tel ou tel courant politique, voulant garder pour soi sa liberté d'action idéologique sans être entravé ou rattaché à tel ou tel parti.

(4) Godard, une biographie d' Antoine de Baecque, éditions Grasset, 2010, p 160.

(5) Muriel d'Alain Resnais par Michel Marie, éditions Atlande, collection Clefs concours cinéma, 2005.
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MessageSujet: Re: Histoires Godardiennes.   Ven 6 Mai - 16:42

Prénom Carmen (1983).




Carmen, une jeune femme, visite son Oncle Jean à l’hôpital pour lui demander qu’il lui prête sa maison à Trouville. Elle le convainc que c’est pour un tournage. En fait, avec ses copains, elle fait un hold-up dans une banque. ça tourne mal et elle s’enfuit avec Joseph un jeune gendarme qui avait essayé de la menotter. Ensemble, ils entament une histoire d’amour. Il est arrêté, jugé puis acquitté « pour passion », Carmen l’entraîne dans un nouveau coup dans un grand hôtel. Avec son oncle Jean qui croit y tourner un film....



Chaque film de Godard semble immanquablement lié à l'histoire personnelle du cinéaste comme de ses conditions de production (cf, Je vous salue Marie ou les films "Dziga Vertov" --la période de Godard de 68 à 72 ). Il y eut la période Anna Karina (1960 à 1966-67) où le cinéaste livre des films liés à sa muse et son grand amour (du moins, celui qui dura le plus longtemps, bien avant Anne-Marie Miéville sa compagne et complice de cinéma actuelle, relation de près de 20 ans dorénavant) et d'autres plus intermédiaires liées à Anne Wiazemski (1967 à 1972) ou ici, Myriem Roussel (1982 à 1984), l'une des deux figures féminines admirables de ce grand film qui reçut le lion d'or (mérité à mon sens) à Venise en 1983. On pourrait même simplifier en disant que cette transposition moderne du Carmen de Bizet (où Godard évite astucieusement de mettre en bande-son l'opéra du compositeur en remplaçant le tout par des compositions de Beethoven façon musique de chambre, bien vu (1)) est un hommage à deux femmes dont les rôles sont ici fort différents. Commençons par Myriem Roussel, ici second rôle, mais qui, secrètement donne une certaine force au cinéaste alors.



Myriem Roussel, secrète, têtue, forte, déterminée dans son apprentissage à gauche. Maruschka Detmers, drôle, touchante, irritable, chieuse, courageuse, livide, passionnée à droite.


Godard repère Myriem Roussel peu avant dans Passion (1982) où alors figurante, il ne peut s'empêcher de filmer les courbes de son corps, son dos, dans les recompositions picturales de grandes peintures que le film délivre avec une beauté sans pareil (d'un point de vue technique, Prénom Carmen est aussi d'une rare beauté fascinante bien souvent grâce au travail formidable de Raoul Coutard à la photographie). Rapidement, il lui donne un rôle plus précis dans Prénom Carmen (elle joue le rôle de Claire, la jeune violoniste du quatuor Prat qui jouera dans l'hotel où Carmen tentera un ultime coup d'éclat) et, même si ce n'est pas le premier rôle, elle entre de plein pied dans l'univers Godard. Le cinéaste, exigeant, s'entiche d'elle et travaille étroitement avec la jeune fille à un projet qui ne verra jamais le jour, L'Homme de ma vie. Anne-Marie Miéville qui était alors depuis quelques années la compagne du cinéaste voit alors d'un très mauvais oeil cette inconnue auquel elle sera vite hostile. Elle n'a pas tort puisque Jean-Luc apparemment semble être tombé dans une sorte de relation très fusionnelle avec la jeune fille. Pour Prénom Carmen, le cinéaste exige que la jeune fille apprenne le violon durant 6 mois dans une concentration extrême (performance qui transpire littéralement l'écran), même si elle a un second rôle de peu d'importance dans le film.


" (...) Par contre, je ne comprenais pas ce que le personnage de Claire amenait au film, qui aurait pu fonctionner sans lui. Mais quand je disais cela, Jean-Luc me faisait des scènes terribles. Ce rôle a donc fini par me peser : Claire était présente d'une mauvaise manière dans le film, uniquement pour que j'y sois. Si j'avais été une bonne comédienne, pourquoi pas, mais je débutais et je trouvais que ma manière de jouer, exactement comme il me le demandait, était artificielle (...)." (2)



Le film aurait pu s'appeler Passion, part 2, tellement les "ravages" de celle-ci sur l'affect des personnages ressurgit brillamment du film...


Subjectivement, la comédienne est un peu injuste envers elle-même. Dans le film, même si cela pourrait fonctionner d'une manière séparée (ce qu'aurait fait n'importe quel cinéaste basique), Godard fait alterner séances d'apprentissages avec le reste du film, en plusieurs strates temporelles séparées au montage. La musique lie ainsi les divers moments du film mais les personnages sont aussi reliés par leur lien aux autres ou la fiction elle-même : ainsi, les joueurs de violon sont visibles dans le grand hôtel de la fin du film, venus jouer la musique d'un éventuel film de l'oncle Jean et quand elle ne joue pas, Claire essaye de réconforter son fiancé, Joseph (Jacques Bonaffé), en jeune fille timide faisant tout pour le remettre dans le droit chemin à sa sortie de tribunal, en vain. L'histoire trouble de la comédienne avec son mentor et pygmalion Godard atteindra une apogée finale et douloureuse avec le film suivant, Je vous salue Marie...



L'autre grande figure féminine (les hommes, à part Jacques Bonaffé semblent n'être que des seconds rôles ou des rôles de passage, ce qui n'empêche pas une certaine truculence réjouissante. On est alors surpris de voir le producteur Alain Sarde en vendeur artisanal de VHS, Jean-Pierre Mocky en fou dans un hopital psychiatrique, déclamant constamment "Y'a t'il un français dans la salle ?" (3) :mrgreen: ou Jacques Villeret en accro de la bouffe avec son pot de moutarde dans une station service. C'est le carnaval !), c'est bien évidemment Maruschka Detmers, jeune actrice hollandaise étant venue en France comme jeune fille au pair et voulant entrer dans le cinéma. Débutant par la porte Godard (non, bande d'obsédé, pas de jeux de mots sexuels là-dedans, rhooo), la jeune femme n'a d'ailleurs pas froid aux yeux puisqu'elle assume brillamment les très nombreuses scènes de nudité (et de crûdité --je pense à une séquence avec Bonaffé sous la douche qui se termine au ras du sol de la salle de bain, hem) du film là où Isabelle Adjani, initialement prévue, n'aurait pu, la jeune femme ayant "strictement contingenté ce genre de plans en signant son contrat" (4). Car oui, pour la petite histoire, Adjani devait jouer dans le film de Godard. La jeune actrice, s'imaginait déjà pouvoir tourner avec une légende, elle accepta donc de signer le contrat un premier temps. Arrivée sur le plateau, les désillusions arrivent brutalement et l'actrice s'inquiète du rendu de l'image, déteste Raoul Coutard et finalement craque au vu de cinq heures de rushes : "(...) Je ne tournerai pas avec Godard, il se moque de moi, il me rend moche." Eh oui, le système Godard c'est une épreuve, le spectateur passe par là aussi parfois, ma chère. gne



"Quelle bande d'ordures hein ces jeunes ? Ils ont pas inventés la cigarette, pas le blue-jeans, rien.
_ Ils ont inventés le chômage.
_ Pas vraiment. En tout cas, ils l'ont pas cherché.
" :p)


Et puis il y a la surprise de voir le rôle que se destine Jean-Luc Godard en Oncle Jean, doux cinglé ayant souffert d'une dépression, ancien cinéaste désabusé qui balance répliques cinglantes et souvent très drôles, jouant complètement en décalé ("Tiens, j'ai inventé une caméra, elle joue de la musique") et ne pensant en gros obsédé, qu'a pouvoir sauter son infirmière personnelle, une jeune fille (très mignonne) qui ressemble vaguement à Isild Le Besco (5). Allez, une réplique pour le fun entre l'obsédé qu'est l'oncle Jean et la jeune fille : "Si je vous mets le doigt dans le cul et que vous comptez jusqu'à trente-trois, là j'aurai de la fièvre...". Oui, c'est charmant je sais.



Le film, facile d'accès et doté d'une rare sensualité, est un succès, ce qui fait s'interroger Serge Daney dans Libération sur le type de public qui, après les huades de Sauve qui peut (la vie) il n'y a pas longtemps, peut donc aller voir un Godard. Mystère, mystère, à l'instar de la fascination qu'entretient le film. Mais si tout bonnement on ne pouvait pas pointer au fond que c'est un excellent film, hmm ?

5/6.








======================




(1) Opéra alors tombé dans le domaine public. En 1983, il y aura simultanément plusieurs adaptations de Carmen par de nombreux cinéastes dont Godard mais aussi par exemple Carlos Saura. Il semble que Godard ait voulu éviter toute facilité en ne reprenant pas des airs trop connus si je me souviens bien.

(2) Tiré d'un entretien entre Antoine de Baecque et Myriem Roussel à Paris le 11 juin 2008, repris en filigranne dans Godard, une biographie d' Antoine de Baecque, éditions Grasset, 2010, p.614.

(3) Référence alors à son dernier film de l'époque que Godard avait beaucoup apprécié.

(4) Godard, une biographie d' Antoine de Baecque, éditions Grasset, 2010, p.621.

(5) tiens non, il s'agit en fait de Valérie Dréville. *micro coup de foudre*
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MessageSujet: Re: Histoires Godardiennes.   Sam 7 Mai - 15:03

Une femme mariée (Jean-Luc Godard - 1964).




Charlotte (Macha Meril, sublime), pigiste pour un magasine de mode féminin est mariée à Pierre, pilote d'avion, et entretient clandestinement une relation avec Robert, acteur. Lorsqu'elle apprend qu'elle est enceinte... Qui est le père ?


Entre les deux énormes films "mastodontes" de 1963, Le mépris et 1965, Pierrot le fou, Jean-Luc Godard signe une poignée de films singuliers mais attachants, petits films tous en noir et blanc entre deux monuments ornés de couleurs somptueuses que tous les cinéphiles ont généralement vus (et si vous n'avez pas vu les deux, vous avez forcément vu l'un des deux). Une femme mariée semble un sommet mais aussi un film bien plus important qu'il n'y paraît en cette année 1964, ne serait-ce que parce qu'il annonce en bribes le futur Godard, se démarquant de ses voisins, l'attachant retour aux sources Bande à Part (tentative de Godard de faire plus ou moins son Jules et Jim avec une fraîcheur qu'on retrouvait essentiellement dans A bout de souffle (1)) et la science-fiction décalée et angoissante d'Alphaville (que j'apprécie modérément j'avoue. En tant qu'ancien détracteur de Godard et amoureux de SF, fallait bien que je râle un peu pour la forme, c'est dit :mrgreen: ).





La gestation du film est connue et constitue en elle-même un des nombreux morceaux de bravoure de ce film mi-froid, mi-chaud : Quand, début mai 1964, Godard est à Cannes pour présenter Bande à Part au festival, il rencontre Luigi Chiarini, le directeur de la Mostra de Venise dans la soirée après la projection. Ce dernier lui avoue regretter alors que ses deux précédents films n'aient pu être montrés en compétition à Venise, Le mépris ayant alors été retiré par un Carlo Ponti trop frileux, Bande à Part prévu pour août, un peu trop tôt alors pour un festival commençant en septembre. "Qu'a cela ne tienne, répond le cinéaste, je vous fais un nouveau film, prêt pour la prochaine mostra." (2) Vendu pour une somme dérisoire à la Columbia qui avait financé Bande à Part, Godard va alors tourner et monter dans l'urgence de 4 mois, profondément inspiré par ce qu'on commence à appeler la société de consommation, qui émerge de plus en plus abruptement dans le paysage français mais aussi l'idée d'une sorte de document sociologique témoignant du quotidien d'une femme française des années 60.


Sous-titré élégamment "Fragments d'un film tourné en 1964" bien souvent, le film aborde effectivement les relations de Charlotte (la femme mariée du titre), avec son entourage, aussi bien son mari que son amant, la société et la représentation donnée de la femme aussi bien dans la publicité que les autres jeunes femmes. Le cinéaste construit une ribambelle de fragments du corps de Charlotte qui évitent toute complaisance mal placée afin de décrire une relation d'adultère sans jamais émettre de jugement. Les cadres et images sont sublimes, témoignant d'une grâce et d'une esthétique rarement vue chez Godard, mais aussi d'une sensualité qui n'apparaît alors que par intermittence dans son cinéma des 60's (à la différence des années 80 où le nu féminin se dévoile bien plus intégralement et avec moins de pudeur du coup). Cette méthode semble aussi bien un hommage a la représentation des ébats (avant, pendant ou après), qu'une manière de contourner une censure encore importante alors (j'y reviendrais plus loin) ou une façon de se coller à sa vie privée et intime d'une manière décalée.





Car, comme le révèle Antoine de Baecque dans son ouvrage sur le cinéaste, à cette époque, Anna Karina a un amant, l'acteur Maurice Ronet, Une femme mariée devenant à la fois exutoire secret et mise à distance d'une relation de couple (au cinéma et à la ville) qui s'effrite, "car il est évident que le cinéaste ne peut pas demander à Anna Karina de jouer le personnage de Charlotte : "elle aurait été trop attachante, elle aurait apporté au film un côté passionnel que je ne voulais pas dans une oeuvre sociologique" répond-il quand un journaliste lui demande si "l'héroïne c'est Anna Karina ?" (3). De Baecque, recitant des propos de Richard Brody (4), relate que la pyramide des âges des personnages ainsi que divers détails concordent de fait parfaitement : "Macha Méril a le même âge qu'Anna Karina, 23 ans; Philippe Leroy, qui joue son mari, le même que Godard, 33 ans; Bernard Noël, qui fait l'amant, celui de Ronet, 37 ans. De même, Bernard Noël a joué avec Maurice Ronet dans Le feu follet de Louis Malle et La Ronde de Roger Vadim, et dans Une femme mariée, il interprète... un acteur." (5)


Pour Jean-Pierre Esquenazi, le film se rapproche alors du structuralisme émergeant au début des années 60, arguant de la polyphonie des "voix" dans le film du cinéaste. Certes, cela n'est pas nouveau, mais rappelle-t-il, "au lieu de fondre les mouvements de film les uns dans les autres, comme c'était encore le cas par exemple dans la grande scène de ménage amoureuse du Mépris, il essaie de donner à chacun d'eux des frontières visibles." (6) Chaque mouvement est ainsi pleinement autonome et devient ainsi un fragment qui a sa propre force, complétant le sous-titre et dévoilant une technique du "blason" qui reviendra continuellement dans les prochains films du cinéaste. Nous avons donc des fragments corporels aussi bien que des fragments de pensées (celles dites par Charlotte, abstraites et poétiques) dites en voix-off, des fragments d'interviews (séparés par des cartons formant autant de chapitres divers "Le passé", "le présent", "l'intelligence"... et essayant de traiter d'un type de sujet par un type de personne), des fragments d'images de publicités. Ces dernières deviendront de fait très présentes par la suite dans Pierrot le fou comme 2 ou 3 choses que je sais d'elle.





C'est ce qui fait aussi bien la richesse du film que sa limite et constitue de fait de ce film un ovni (ou ofni, objet filmique non-identifié) de plus dans la longue carrière cinématographique de Godard. D'autant plus que le film ne s'arrête pas à une fragmentation continue. Le spectateur attentif remarquera l'évidente critique de la femme et plus largement de la jeunesse des années 60 (a une question sur Auschwitz, Charlotte répond que ça a un rapport avec la thalidomide ( 7) avant de se raviser : "Ah oui, Hitler...") comme de la société de consommation (ma dernière capture est à ce titre assez éloquente et le plan est superbe d'ailleurs), de somptueux plans-séquences en travellings (la dispute dans la chambre, l'aéroport), un monologue amoureux crû récité par la bonne (qui lit en fait des passages de Mort à crédit), des passages métaphysiques (l'avis du critique Roger Leenhardt sur l'intelligence est un beau moment de sagesse qui prolonge l'aspect "vieux maître qui connaît la vie" auparavant vu dans Le mépris par le biais du personnage de Fritz Lang (Cool) sans oublier d'ingénieuses trouvailles cinématographiques (des filles qui discutent et un texte qui sous-titre des fragments en résumés de leurs échanges, idée que Woody Allen reprendra génialement dans Annie Hall, une séquence en négatif, une caméra qui se renverse lors du passage horizontal de l'actrice ou d'un avion...) ainsi que des questionnements sur la sexualité. C'est alors en 1964, le premier film qui aborde la question de la pilule, ce qui reste encore un tabou dans la France d'alors.


Avec tout ce qui a été énoncé et les plans de corps, on se doute que le film va s'attirer les foudres de la commission de censure. En 1964, celle-ci a d'ailleurs la main lourde puisque deux autres films importants comme Le silence de Bergman (chef d'oeuvre pour moi) et La peau douce de Truffaut se retrouvent aussi pris dans les filets. Le 29 septembre 1964, peu après sa projection avant-première à la Mostra (9), la commission de contrôle prononce une interdiction totale du film. Argument des censeurs : la généralisation du titre (c'était alors "La femme mariée" avant que Godard ne transforme le premier mot, rendant cette femme plus anonyme) qui impliquerait une sorte d'outrage pour toutes les femmes ainsi que les scènes de nu trop suggestives justement. Godard avec l'aide nombreux soutiens réussira à opérer de minimes changements, coupant quelques images et quelques dialogues (dont une allusion à la sodomie parmi les questions posées au docteur à propos des moyens de contraception, la société ayant encore un peu de mal à accepter ce "funeste secret" (10)), conservant par contre les allusions à l'Histoire, pour que le film puisse passer. Le 24 novembre, le film passe la commission de censure et obtient un avis favorable avec interdiction aux moins de 18 ans. Il sortira le 4 décembre 1964 dans 3 salles.


Avec le temps, ce film est généralement, à tort, mis de côté. Malgré la froideur qu'il dégage, il reste fascinant, enchantant durablement ceux qui le voient. J'y vois un grand film pour ma part. - 5/6.




===============



(1) A noter que ce n'est nullement un hasard si la maison de production de Tarantino s'appelle A band Apart. L'hommage est ici purement revendiqué à travers l'amour cinéphilique que voue le réalisateur américain envers le réalisateur Suisse. Smile

(2) Godard, biographie d'Antoine de Baecque, ed.Grasset, p.259.

(3) Godard, biographie d'Antoine de Baecque, ed.Grasset, p.261.

(4) Jean-Luc Godard, tout est cinéma de Richard Brody, éditions française aux presses de la cité, p.191,192.

(5) Godard, biographie d'Antoine de Baecque, ed.Grasset, p.261.

(6) Godard et la société française des années 1960 par Jean-Pierre Esquenazi, éditions Armand Colin, p.199,200.

(7) La thalidomide, médicament prescrit pour l'insomnie fut au centre de nombreux débats car provoquant alors chez les femmes enceintes des malformations pour les bébés à venir, les enfants devenant des sortes d'enfants-troncs, les bras et jambes étant inexistants. On peut dès lors comprendre la peur actuelle de Charlotte face à un passé qui ne la concerne que peu alors que précisément, le procès d'Auschwitz se déroule justement à ce moment, la remarque que Godard place dans la bouche de ses personnage n'étant généralement jamais innocente.

(8 ) De pareils moments où Godard invite une personnalité des arts, qu'il soit cinéaste, critique de cinéma ou philosophe se retrouvent aussi dans Pierrot le fou (brève mais importante apparition de Samuel Fuller), 2 ou 3 choses que je sais d'elle et La chinoise entres autres.

(9) C'est Antonioni qui obtient le lion d'or pour Le désert rouge alors, ce qui n'empêche pas l'aîné de féliciter chaudement le cinéaste suisse pour un film qu'il a beaucoup aimé. Godard finalement pas jaloux (c'est rare car le bonhomme est généralement assez rancunier) lui "renverra l'ascenseur" en lui proposant un grand entretien important pour les Cahiers du cinéma (Cahiers du cinéma n°160, novembre 1964, repris dans le hors-série consacré à Antonioni et Bergman paru à leur disparition).

(10) "Michel Voyelle, dans La mort en Occident de 1300 à nos jours, Gallimard, 1981, nous apprend que c'est ainsi que, depuis l'Ancien Régime, les autorités ecclésiastiques désignaient les pratiques contraceptives prépilules : sodomie, coitus interruptus ou éjaculation extravaginale..." in Godard, biographie d'Antoine de Baecque, ed.Grasset, p.842. Shocked
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MessageSujet: Re: Histoires Godardiennes.   Dim 8 Mai - 13:30

Bande à Part (Jean-Luc Godard - 1964)


"Le Mépris était en couleurs, en scope, en Italie, avec une vedette, de l'argent américain... Le meilleur moyen pour moi de changer de direction était de me donner des contraintes. Je n'ai pas pu faire autrement. Je me suis dit : "je vais faire de Bande à Part un petit film de série Z comme certains films américains que j'aime bien", comme les films de Fuller, enfin, sur ce principe-là."
(Jean-Luc Godard dans Objectif 65, n°33, août-septembre 1965 (1)).


Les mésaventures tragi-comiques de deux jeunes malfrats, Frantz et Arthur, qui, avec l'aide d'Odile, jeune fille naïve, tentent un coup minable : dérober une somme d'argent volé au fisc par l'oncle d'Odile...




C'est quand il traite un sujet basique que paradoxalement Godard peut devenir des plus accessibles au néophytes. En tournant Bande à Part en 1964 juste après Le mépris, le cinéaste veut non seulement prendre le contrepied d'une grosse production qui lui a pris beaucoup de temps et de préparation afin de revenir à cette urgence qu'il connait si bien. C'est aussi la volonté (visible à l'écran) de revenir à la fraîcheur et l'inventivité d'A bout de souffle, d'entretenir un aspect ludique alors au sein de la production débutante des jeunes turcs (2). Enfin, selon Antoine de Baecque (3), le film est un cadeau offert à une Anna Karina (Odile dans le film) sortant d'une grave dépression nerveuse qui culmina avec 2 tentatives de suicide.


S'inspirant d'un polar série noire, Pigeon Vole (Fool's Gold de Dolores Hitchens) que lui a refilé son compère Truffaut, le cinéaste va voir la Columbia afin de pouvoir financer le film pour seulement 100000 dollars avec un scénario (rare chez le cinéaste alors puisqu'il faisait très souvent ses dialogues et l'histoire dans l'urgence, la veille de chaque tournage, voire au petit matin dans une improvisation incroyable) d'une vingtaine de pages. On obtient au final une sorte de film hybride où les personnages d'A bout de souffle se promèneraient par moments chez Jules et Jim, la jeune fille finissant par attirer lentement aussi bien Arthur (Claude Brasseur) que Frantz (Sami Frey).


Sur le tournage, Godard a la crainte de faire court. Il faut dire que l'histoire en elle-même n'est pas des plus développées. Ce qui va permettre à Godard de renouer avec la fraîcheur et l'inventivité des débuts, va se jouer sur ce "remplissage" qui se fond parfaitement à la forme, inventant des mini-scenettes dans le film parmi laquelle la courte mais culte scène de visite en courant du Louvre. Il s'agit de battre le record de visite détenu par un américain qui parcouru le musée en 9 mn 45. Scène tournée d'ailleurs à la sauvette par Godard et son équipe : Si il demanda bien l'autorisation à Malraux, les gardiens du musée n'étaient eux pas du tout au courant. A l'image c'est jouissif de voir 3 fous furieux qui courent devant des vigiles tentant vainement de les arrêter, avec un train de retard, indécis et paniqués. :mrgreen:


Par contre, l'autre grande scène fameuse et culte, la scène de danse du Madison fut longuement préparée, les acteurs ne sachant pas danser (ce qui exaspérait Godard qui retarda le plus la scène afin qu'ils puissent prendre des cours). C'est en somme le cadeau de Godard a une Karina qui avait perdu tout goût de vivre, l'actrice adorant chanter et danser dans la vie réelle (elle chante d'ailleurs dans le film). Comme elle le confirme en entretien (dans les bonus) ou sur papier (4), le film lui "sauve la vie". A la fin même de la scène, ce n'est pas dans le film mais Godard en profite pour écarter les acteurs afin de danser seul avec sa femme, scellant une timide mais fragile réconciliation, petit espoir (vain) de reformer un couple glamour et tragique. Le couple se séparera pourtant vers la fin de l'année peu avant le tournage d'Alphaville, ce dernier symbolisant le deuil de leur relation amoureuse selon le critique Alain Bergala ("une opération de deuil" - (5)). La fin d'une relation amoureuse mais pas d'une relation de cinéma puisqu'ils tourneront encore après Alphaville, 2 films et un court-métrage ensemble (6).


Bande à Part semble anticiper cela a travers le regard parfois souriant, parfois gravement mélancolique et perdu d'Anna Karina sortant alors du calme du service psychiatrie pour enchaîner un tournage qui ne la rassure pas vraiment. Néanmoins, cela participe étrangement du charme de ce doux objet amusant et tragique. Une belle réussite pour un film mineur donc.

4,5/6.





(1) Propos repris dans Bande à Part de Barthélémy Amengual, éditions Yellow Now, 1993, p.123.

(2) L'équipe critique des Cahiers du Cinéma qui décida quasiment de se mettre à filmer en même temps tous autant qu'ils sont.

(3) Godard, une biographie par Antoine de Baecque, éditions Grasset, 2010.

(4) Godard, une biographie par Antoine de Baecque, éditions Grasset, 2010, p.257.

(5) Godard au travail par Alain Bergala, éditions Cahiers du Cinéma, 2006, p.234.

(6) Pierrot le fou, Made in USA et Anticipation ou l'amour en l'an 2000.
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MessageSujet: Re: Histoires Godardiennes.   Ven 27 Mai - 14:04

Un couple de bourgeois parisiens, Roland (Jean Yanne) et Céline (Mireille Darc), part sur les routes du week-end pour rejoindre une belle-mère dont l'héritage est fortement convoité. Pourtant ce voyage somme toute anodin se transforme rapidement en une odyssée régressive vers la barbarie et la mort...


"C'est un film qui déplaira sûrement à la majorité des spectateurs... Parce que c'est méchant, grossier, caricatural, dans l'esprit de certaines bandes-dessinées d'avant-guerre. C'est plus méchant que Hara-Kiri, ça rappelle un peu Pim, Pam Poum. C'est plein de sang et d'injures. Comme Les carabiniers, et je pense que pour les mêmes raisons ça ne marchera pas."
Jean-Luc Godard dans le télérama du 14 janvier 68, peu avant la sortie du film.



Effectivement... Shocked


En 1967, Godard est au sommet de son art mais aussi l'apogée de sa présence médiatique. Son couple avec la jeune Anne Wiazemsky est visible partout dans le presse, le cinéaste est même plus omniprésent que jamais. Pourtant c'est un Godard en crise avec lui-même, et éreinté qui s'amorce lentement. La chinoise, son précédent film a été démoli un peu partout face à un Godard qui croyait pouvoir dépeindre avec naïveté et poésie la jeunesse maoïste française. Visible un peu partout, le cinéaste est une proie facile d'ailleurs et avec une certaine lucidité, il le sait plus que n'importe qui (même si le suicide d'une jeune femme peu après qu'elle ait vu La chinoise va l'ébranler pas mal). Arrivé au bout de 14 longs métrages et presque 11 sketchs et courts-métrages divers en pas moins de 7 ans (ce qui est assez impressionnant), ayant touché à presque tous les genres, constamment fait basculer le cinéma dans ses marges, le cinéaste s'interroge sur lui-même et son cinéma face aux bouleversements sociaux à venir (le Godard militant n'est pas loin, il apparaissait déjà en filigrane dans 2 ou 3 choses que je sais d'elle). Il pressent qu'un changement doit se faire jour, ce sera Week-end, son film "d'horreur", son film "trouvé dans une décharge", "égaré dans le cosmos". Un film chaotique, bordélique où le plus on avance, plus l'on bascule dans le néant.




Pour le film, le cinéaste dispose d'un budget de près de 950 000 francs ce qui lui permet d'embaucher deux vedettes montantes en Jean Yanne et Mireille Darc à qui il fera passer un certain enfer, ainsi qu'une débauche de voiture cassées, parfois neuves aussi comme sa propre Alfa Roméo bleue qu'il décide de fracasser à coups de masse avec un certain plaisir (dans les bonus du film, Claude Miller alors assistant raconte que le cinéaste a pris un malin plaisir à tout cabosser, armé d'un gros marteau). Une telle somme d'argent fait réfléchir et le cinéaste se retrouve dès le début empli d'une certaine inquiétude : comment arriver à gérer avec ça ce qui va s'avérer être son dernier film de cinéma avant une longue pause militante et politique qui cassera brutalement l'image du Godard 60's ? Sans doute en construisant et articulant son film sur le plan de la technique pure en alignant les scènes autour de 4 longs plans-séquences principaux dont un travelling circulaire sans fin dans une cour de ferme autour d'un piano ou une scène culte d'embouteillage meurtrier et chaotique.




Des stars chez Godard, c'est étonnant. Apparemment Mireille Darc, grande fan de Pierrot le fou désirait tourner avec le cinéaste depuis un moment, désireuse de changer son image de jeune femme qui "croque fortune et mâles". Une rencontre a lieu mais Godard, caché derrière ses lunettes noires ne dit rien pendant un bon moment, jusqu'a ce que l'actrice lui demande pourquoi il accepte de la prendre. Réponse glaciale de l'intéressé : "Parce que vous m'êtes antipathique, parce que je n'aime pas le personnage que vous êtes dans vos films comme dans la vie, et que le personnage de mon film doit être antipathique. Ah, j'oubliais : vos cheveux sont trop blonds, faites les châtain clair. Et venez sans maquillage, juste un peu les yeux, et encore..."


Pendant tout le tournage, Godard ne va pas cesser d'humilier l'actrice et sera aussi très odieux envers Jean Yanne. Pour l'habillage de Darc, il lui choisit des vêtements ordinaires, criards, moches et le premier jour du tournage, la fait s'allonger dans une mare d'eau froide, la fait barbouiller de boue, pour ne même pas tourner qui plus est. "Lors de la scène où le couple se dégage de l'habitacle en feu de sa voiture, écrasée sous une pile de carcasses d'automobiles et d'avions, Godard fait durer l'attente au maximum, au risque de laisser brûler tout le monde sous les ruissellements d'essence". Le traitement sera similaire pour Jean Yanne (le cinéaste ne lui parlera même quasiment pas même s'il préfère Yanne à Darc au fond) et les deux acteurs s'entraideront pendant tout le tournage. "Nous nous sommes mutuellement soutenus, écrira Darc, nous avons tout encaissé sans jamais protester, et nous nous retrouvons ensuite pour échanger nos souvenirs de bidasses. ça sentait beaucoup la merde ce tournage, on a pédalé dans les oeufs pourris, charrié les poubelles, rampé dans les sous-bois verdâtres, et partout je me suis raccroché à l'humour de Jean, à son parfum aussi, pour ne pas craquer. C'est notre fierté mutuelle, de ne pas avoir craqué."




Le résultat est visible à l'écran en plus des flots d'hémoglobine que Godard déverse.
Jamais autant le sang n'avait coulé et la mort n'avait été montré d'une manière aussi brutale et absurde à l'image de la réplique de Roland à sa femme quand elle demande aux corps si c'est la bonne direction pour Oinville : "Mais ils sont morts tous ces cons !". Godard est en colère et signe un film glauque et méchant (toutes les distanciations brechtiennes du film comme autant d'adresses au spectateur pour souligner la crasse et la veulerie stupide du couple de bourgeois qu'il dépeints aussi médiocres que ces autres personnages ne sont pas innocentes (*)) qui pue constamment la mort. Un film-malade, de malade, pour malades, une expérience somme où le chaos règne, ce qui n'empêche pas le cinéaste de délivrer des plans formidables et deux hommages à Persona de Bergman.

Le premier, visible dès l'ouverture à travers une longue confession érotique de Darc (inspiré aussi d'histoire de l'oeil de Georges Bataille) semble à la fois une copie et un hommage à la grande scène de confession sexuelle du film de Bergman entre Bibi Andersson et Liv Ullman --sauf qu'ici on semble déballer un peu tout et n'importe quoi, même qu'il y est question de jeu sexuel avec un oeuf. Le soir de l'enregistrement de la scène (dernière séquence tournée mais mise au début du film au montage), Darc laissera un panier rempli d'oeufs sur la palier de l'appartement du couple Godard - Wiazemsky avec ce message : "Passez une bonne nuit" :mrgreen: . Le second, moins visible, quand au moment de l'accident de voiture du couple, Godard fait génialement sauter la pellicule à l'écran, créant une sorte d'ellipse meurtrière comparable au film qui brûle pendant Persona.




Comme dit plus haut, Week-end est un film malade mais, à défaut d'être un chef d'oeuvre, il a les atours d'un grand film, même un brin pas mal dégénéré. De fait, même si l'on s'ennuie parfois (le dialogue politisé livré par un noir et un arabe --qui n'en est pas un au passage car Laszlo Szabo, habitué des tournages Godardiens depuis Le petit soldat, est d'origine Hongroise si je ne me trompe pas-- est non seulement daté mais aussi de mon point de vue, incroyablement chiant surtout si comme moi l'on est pas spécialement versé dans la politique. Désolé je me dois de le dire mais là j'ai failli sévèrement dormir), des visions et plans du film restent en mémoire, sa férocité, sa noirceur, son voyage vers une apocalypse de la machine ne peuvent qu'ébranler le spectateur, sans oublier ses personnages où cette fois, rien n'est à sauver. Une sorte de bras d'honneur gonflé et envoyé à la gueule du spectateur. Geste suicidaire qui tient du courage presque infantile, Godard n'étant pas dupe de l'échec du film bien avant sa sortie (voir plus haut).


Avec ce film, Godard choisit lui-même de mettre fin à son cinéma tel qu'il le concevait à l'instar des deux cartons finaux, "FIN DE CONTE", "FIN DE CINEMA", comme une réponse au carton initial du "INTERDIT AUX MOINS DE 18 ANS". Le dernier jour du tournage, le cinéaste réunit d'ailleurs lui-même dans son appartement son équipe rapprochée pour leur conseiller de chercher du travail ensuite dorénavant avec d'autres cinéastes car il désire "arrêter de tourner pendant un certain temps".

Fin d'une période, mais non d'une carrière...



Les informations, citations en italiques proviennent du Godard, une biographie d'Antoine de Baecque aux éditions Grasset.








(*) Je reviendrais sur la distanciation Brechtienne chez Godard dans ma prochaine et dernière chronique consacrée au gus.
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MessageSujet: Re: Histoires Godardiennes.   Mar 21 Juin - 17:15


Vivre sa vie (Godard - 1962).





En 12 parties comme autant de chapitres ou d'instants de vie captés dans l'instant, la vie de Nana (Anna Karina) qui du jour au lendemain choisit de se prostituer...


Je n'avais pas prévu la ressortie en salles (en tout cas ici à Paris) de ce film de Jean-Luc Godard que je n'avais pour ma part jamais vu et le coeur plein de quelques avis assez positifs et mû aussi par une insatiable curiosité il est vrai (je termine mon cycle Godard avec ce film mais ce n'est pas la dernière chronique à laquelle je pensais. Je me réserve le droit de finir ce cycle actuel avec sans doute celui qui m'a le plus ébloui), j'y suis allé. Pas spécialement pour le sujet en lui-même (encore que la manière dont Godard le traite dans ce film comme dans 2 ou 3 choses que je sais d'elle comme autant de reportages socio-documentaires assez passionnants), sans doute pour la juxtaposition des noms Karina-Godard-Legrand. Ce dernier signe d'ailleurs là un thème lyrique et froid, désenchanté et magnifiquement triste qui semble annoncer le fabuleux thème de Camille du Mépris.





D'ailleurs, outre Le Mépris, on en arrive à penser à plein d'autres films du cinéaste tellement Vivre sa vie s'impose lentement comme une oeuvre à la fois puissamment matricielle et ancrée dans le réel.

Matricielle car sa liberté de ton quasi-explosive malgré l'ascèse contrainte du cadre en 12 chapitres (ou fioretti librement inspirés du film consacré à Saint-François d'Assise par Rossellini où ce dernier réinventait l'essence du film à sketch devant un Godard forcément admiratif) qui peut le rendre à première vue très austère, ne fait en fait que retenir sa propre flamboyance et le spectateur n'est pas dupe de la tension qui parcourt toute la mise en scène. Tout ce que Godard semble faire ou s'autoriser ici non seulement semble trouver son épanouissement dans l'austère, s'emboîtant avec une sorte de grâce étrange, mais aussi, se retrouvera fragmenté, repris, réinventé dans son cinéma par la suite : un thème lyrique qu'on retrouvera pour Le mépris, une discussion philosophique entre le personnage de la fiction et un véritable théoricien (la discussion de Nana avec Brice Parain, un homme "dont c'est le métier de lire", qui annonce celles de Une femme mariée, 2 ou 3 choses que je sais d'elle, La chinoise...), du sous-titrage en direct, la danse de Nana pleine de joie qui fait penser à celle à venir de Bande à Part...


Sans oublier comme depuis le début de son oeuvre, les fréquents clins d'oeil cinéphiles (ici une séquence formidable de mitraillage --de la fiction (avec le montage au cordeau) et dans la fiction-- où le film noir fait brièvement incursion dans le film !) aussi bien au cinéma qu'aux amis en question (on s'attarde sur un plan de façade de cinéma où est projeté Jules et Jim de Truffaut ! A noter d'ailleurs que dans le film précédent, Une femme est une femme, on croisait Jeanne Moreau à un bar à qui Belmondo demandait l'espace d'un instant : "Et vous, ça va avec Jules et Jim ?" Intertextualité quand tu nous tiens).


Le plus ahurissant, ce sont les travellings-plans séquences subtiles et fluides à l'intérieur de l'espace qui s'autorisent à la fois de suivre le personnage mais aussi dans le même instant opérer une rupture en allant filmer le hors-champ, la vraie vie, la réalité au dehors. Godard filme à la fois fiction et réel au sein d'un même film, coup de force exemplaire qu'il réussira à nouveau sur 2 ou 3 choses que je sais d'elle. Quand ce n'est pas la voix-off qui égraine de véritables renseignements sur les conditions de vies des prostituées (tirées du livre du juge Marcel Sacotte --d'ailleurs cité au générique du film-- sorti en 1959, Où en est... la prostitution ?) avec images "illustratives" mais pleines de pudeur qui annoncent le morcellement du corps féminin à venir dans Une femme mariée, c'est la caméra qui s'autorise à décrocher l'espace d'un instant du personnage pour voir ce que d'ordinaire dans la fiction, on ne montre pas. Un tel décrochage était traité sur le mode exemplaire là aussi de la distanciation entre personnage et rôle au sein d'un décor sur 2 ou 3 choses, le cinéaste cette fois, redistribuant la place du sujet dans la fiction même du film, faisant basculer celle-ci dans le monde parallèle du documentaire l'espace de rares moments. Impressionnant.





Et puis surtout, Vivre sa vie est un superbe hommage à sa femme et muse d'alors. Comme le fait remarquer Antoine de Baecque dans sa biographie consacrée au cinéaste, Le personnage se nomme Nana comme l'héroïne de Zola filmée par Renoir en 1928 dans l'un des premiers films produits par... Braunberger (1). Nana, c'est aussi "Anna-gram" : l'annagramme d'Anna (2). Superbe hommage où non content de témoigner d'une scène devenue culte (Nana regarde le Jeanne d'Arc de Dreyer et fond en larmes), il lui déclare aussi son amour en doublant lui-même un instant un "jeune homme" lisant le portrait ovale d'Edgar Allan Poe (où la description du portrait de la femme aimée qui perd tout souffle de vie au moment où l'on a fixé la dernière touche de peinture d'une toile de maître (3) reste un texte magnifique) avant d'enchaîner une séquence pleine de tendresse où la musique remplace les paroles. Il n'y a même plus besoin de paroles pour témoigner de la vie, juste des sous-titres pour témoigner d'un quotidien qui s'est empli de bonheur (cf vidéo).





Grosse claque. Chef d'oeuvre pour ma part.
6/6.





(1) Je ne l'ai pas précisé mais Pierre Braunberger avait produit les premiers courts-métrages de Godard avant de produire ce film-ci.

(2) GODARD, une biographie par Antoine de Baecque, éditions Grasset, p.203.

(3) Dans la nouvelle de Poe, la femme peinte meurt du fait que la peinture devient un chef d'oeuvre plus vrai que la vie elle-même. Le cinéma se rapproche de ça de par sa fonction à capter l'image de la vie même sur la pellicule. Faire un portrait ovale de sa femme à travers ses films, était-ce le but que s'était fixé alors Jean-Luc Godard ?
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